Hossein Dowlatabadi est né le 2 mai 1947 à Dowlatabad (village du comté de Sabzevar dans la province du Khorassan, au nord-est de l’Iran). Il épouse en 1971 Sakineh Sabouri, avec qui il aura deux filles et un fils. En Iran puis en France où il s’exila en décembre 1984, il a exercé divers métiers tout en menant une intense activité littéraire : agriculteur, peintre en bâtiment, sous-officier dans l’armée de l’air (plusieurs fois accusé de désobéissance par sa hiérarchie, il a été jugé devant un tribunal militaire et a été condamné à une peine de prison ferme, avant d’être renvoyé), instituteur, puis chauffeur de taxi à Paris… Avant de sillonner les vingt arrondissements de notre capitale et ses banlieues, il a parcouru les provinces de son pays natal, y fréquentant divers milieux sociaux et acquérant par là même une connaissance intime des couches populaires de la société iranienne, de leurs particularités linguistiques et culturelles. Aussi ses œuvres forment-elles une véritable encyclopédie des parlers, des traditions et des coutumes de son pays d’origine. Elles se font l’écho des espoirs trahis et des luttes menées par les Iraniens, mettant en scène à la fois des êtres remarquables, des militants politiques et syndicaux, et des gens ordinaires, des paysans et des ouvriers.
Enrichi par ces expériences, plein d’empathie pour ses concitoyens opprimés par le régime islamique et en proie aux injustices, il a écrit plus d’une vingtaine de romans, de pièces de théâtre et de scénarios depuis l’âge de vingt ans. Son premier roman, les Grisailles, paru en Iran à la veille de la révolution de 1979 (éditions Amir Kabir, Téhéran, réédité par Mehri Publications à Londres en 2016), a été salué par la critique comme l’un des meilleurs ouvrages de « littérature ouvrière ». Depuis, son œuvre a été publiée en persan en Europe (plus précisément en Grande-Bretagne, en Suède et en France). Deux de ses romans, Marie de Mazdalā – Une femme aux pays des ténèbres et Il pleut sur Ankara – Toute une vie derrière soi, traduits en français par Hamid Saba et Thierry Fournier, ont été publiés aux éditions L’Harmattan, respectivement en 2022 et en 2023. Par ailleurs, Hossein Dowlatabadi met en ligne sur son site www.dowlatabadi.net des textes d’humeur et autres articles en persan. Il passe pour être l’une des figures les plus créatives de la littérature contemporaine iranienne, l’un des plus prolifiques écrivains iraniens en exil.
Station Bastille est un recueil de sept nouvelles, écrit durant les premières années de son exil et publié une première fois en Suède aux éditions Afssané en 1994 puis une seconde fois en 2017 à Londres chez Mehri Publications. Sans s’encombrer d’introspection, Hossein Dowlatabadi nous démontre qu’il conçoit l’art de construire un récit comme celui du montage cinématographique, avec des collages, des imbrications et des retours en arrière, en jouant avec les lieux et les temps. Malgré l’apparence simple, fluide, très descriptive et dialogique de ces nouvelles, une structure parfois complexe s’en dégage, dévoilant aux yeux du lecteur la dimension implicite de la profondeur.
Pourquoi cet ancien chauffeur de taxi à Paris s’en tient-il à la seule station Bastille dans ce périple entre deux pays ? Pour les Iraniens vivant en France et pétris d’une certaine culture française, la Bastille évoque le souvenir de la célèbre prison, qui devient ici le symbole de l’enfermement existentiel des exilés. Elle jouit surtout d’une image idéalisée, bien qu’elle porte en germe la Terreur qui ensanglanta notre pays, de même que la révolution de 1979 en Iran, qui amena au pouvoir les « barbus », entraîna d’innombrables exactions. « Le ver est dans le fruit », comme le dit l’un des protagonistes de la nouvelle qui donne son titre au recueil. Du fond de l’ivresse, celui-ci ajoute : « Paris, la plus belle ville du monde ? Fille de p***, oui ! » Le rêve ne trouve pas son humus, tant l’âpre réalité lui oppose sans répit l’état de fait. C’est d’un double déracinement dont il souffre : celui, bien visible, lié à l’exil, vous l’aurez compris, mais aussi celui, plus intime, plus secret, de ses convictions qui n’ont pas su s’incarner. Les personnages hésitent, ne se donnent pas l’autorisation de partir ou, s’ils prennent enfin « le chemin sans retour », ils ne se permettent pas de poser leur valise sur une terre étrangère. Cette valise devient ainsi la métaphore de l’indécision : dans Station Bastille, c’est celle de Bahram qui répand son linge sale sur un palier ; dans Une oreille attentive, c’est celle d’Alidjan qui éparpille son maigre contenu dans la boue ; dans Une nuit, un homme semble dormir près d’elle sur un vieux canapé, mais nous découvrons qu’il nous a quittés pour son dernier exil ; encore dans Station Bastille, Myna, emportant sa valise avec elle, s’en va chaque soir, seule et nostalgique, s’asseoir sur un banc à la sortie de ladite station de métro avant de regagner sa chambre de bonne.
L’univers de Hossein Dowlatabadi est sombre. Exceptionnelles sont les fenêtres qui s’entrouvrent sur la joie de vivre et le bonheur de partager cette joie avec ses proches. C’est l’Iran, le Lion solaire, qui lui revient à l’esprit, qui s’impose à son souffle avec sa lourde charge de violences, de désespoir et de tristesse : « Oh ! si je pouvais, comme en mes premières années, courir pieds nus derrière le troupeau et rouler sur le sable des collines mouillé par la pluie ! » (Dernier voyage.) Nous sommes forgés par les événements que nous avons vécus depuis l’enfance. Vouloir s’en libérer serait non seulement illusoire, ce serait insensé. Plus simplement, ne nous revient-il pas de donner le meilleur de nous-mêmes malgré tout, tels que nous sommes, avec beauté si possible, ne serait-ce que pour projeter un rayon de lumière sur les noirceurs de l’âme humaine ? Hossein m’écrivait récemment : « Mon existence n’est pas séparée du pays où j’ai vécu et du peuple avec lequel j’ai partagé ma vie. Nous sommes une génération sacrifiée. C’est peut-être pour cette raison que l’on perçoit, dans mes œuvres, une odeur de brûlé. J’ai passé plus de la moitié de mon existence en exil, à penser à cette patrie et à me souvenir d’elle. Les difficultés et les souffrances de son peuple, que ce soit là-bas sur place ou ici en exil, ne me quittent jamais, pas une seule seconde. Par conséquent, tout ce que je crée est influencé par cette situation, tout cela s’y reflète. » Et il terminait sa lettre par ce quatrain de son ami écrivain et poète Hassan Hessam :
Nul ne traversera
cette mer,
à moins qu’on n’ait
façonné son cercueil
de roses rouges